LES MOUVEMENTS CITOYENS, OUTILS DE CONSTRUCTION D’UNE CITOYENNETÉ À IDENTITÉS MULTIPLES : Cas du mouvement citoyen Lutte pour le Changement (LUCHA) en RD Congo

Mise en ligne le 2 mai, 20 à 14:54


Par Serge Sivya, membre de la Lucha

1. A l’origine de la LUCHA, une jeunesse révoltée

La LUCHA est née en 2012, à l’initiative d’un groupe des jeunes révoltés à la fois par la situation du pays en général, et une perspective d’avenir confuse pour la jeunesse, en particulier. Alors étudiants ou récemment diplômés nous voyions les difficultés qu’avaient nos ainés à trouver un emploi ou à réussir dans le secteur privé, souvent informel. Dans l’administration publique, les salaires sont dérisoires et irréguliers. Et même là, il est rare d’entendre parler « d’offre d’emploi ». Le mot « retraite » semblait banni du vocabulaire des ainés. En d’autres mots, les vieux qui ont atteint l’âge de la retraite continuent de travailler jusqu’à la mort faute de système efficace de sécurité sociale. Et quand ils meurent, ils sont le plus souvent remplacés par leurs propres enfants, dans une espèce de « système public héréditaire ». Les ONG n’emploient que ceux parmi les jeunes qui ont bénéficié d’une bonne instruction ou dont les familles ont de bonnes relations. La plupart des jeunes diplômés universitaires finissent comme gardiens de sécurité, petits commerçants, chauffeurs de taxi, ou demandeurs éternels d’emploi. Voilà ce qui devait nous attendre, nous aussi !

Notre premier souci fut naturellement de dénoncer ce système aliénant pour la jeunesse, et de réclamer des politiques de promotion de l’emploi des jeunes. Mais très vite, nous avons compris que le problème était plus profond. La mauvaise gouvernance, la corruption, les problèmes liés à notre système d’éducation obsolète, l’insouciance des autorités par rapport aux questions d’intérêt général y compris l’offre de services sociaux de base, c’est de cela dont il fallait s’occuper. Notre stratégie : rendre les citoyens plus conscients de leurs droits et plus exigeants envers les gouvernants, de sorte que ceux-ci se sentent responsables et redevables.

Chaque problème qui nous préoccupait et faisait l’objet d’une action débouchait sur la même conclusion: il y a un problème de gouvernance. Que ce soit lors de la campagne « GOMA VEUT DE L’EAU » (pour revendiquer que la régie chargée de la distribution de l’eau garantisse l’accès à l’eau potable au sein des ménages dans une ville au bord du lac Kivu) ou après des actions pour réclamer la réhabilitation de la voirie urbaine, la même conclusion refaisait surface. Autre option choisie par la LUCHA, le recours à l’action non-violente comme mode de revendication, dans un pays et une région ravagés par des décennies de conflits violents, et où il est comme de principe que pour se faire entendre ou respecter il faut tuer, violer, détruire, piller, et terroriser.

2. La LUCHA et le métissage

Autour du problème de chômage de jeunes nous avons réussi à fédérer de nombreux sympathisants. Dans une ville où chaque année, les universités et institutions supérieures déversent plus d’un millier de diplômés sur un marché de l’emploi incapable d’en absorber même 10 %, la dénonciation du chômage endémique des jeunes allait recevoir un grand écho, tout comme les revendications sociales sur les questions d’eau potable, de routes, de sécurité, etc. Pour la première fois, les citoyens de Goma purent s’unir autour de revendications sur des problèmes de leur vie quotidienne, dans la non-violence, et surtout loin des considérations habituelles d’ordre identitaire. Dans cette ville, les gens sont habitués à se réunir sur des bases ethniques et identitaires : une église des Wanande, une ONG des adventistes, un parti politique des ressortissants de Bukavu,… il y a toujours un repère d’exclusion. Les personnes qui pourtant ont beaucoup d’intérêts communs comme citoyens d’une ville, d’une province, d’un pays, se démarquent par leur communauté ethnique, leur affiliation religieuse, leur lieu de naissance, etc.…

A Goma, la fragmentation ethnique se trame au sein de mutuelles tribales sensées être des espaces de promotion et d’enrichissement culturels ; au lieu de cela, ces groupes qui fonctionnent dans une logique d’exclusion, se mutent en lieux de radicalisation des jeunes et en « caisses de résonance » des politiques. Les réunions de ces mutuelles se tiennent le plus souvent le dimanche aprèsmidi. Inopinément, La LUCHA tient aussi ses réunions chaque dimanche après-midi. Ce qui épargne aux jeunes luchéens l’intoxication par ces mutuelles.

Pour la LUCHA, le repère c’est la Nation congolaise, qui constitue (ou devrait constituer) une sorte de communauté de destin. Contrairement aux groupes armés par exemple, qui se revendiquent chacun de telle ou telle tribu, la LUCHA s’est imposé dès le début la vision d’une lutte nationale à vocation africaine. Une lutte de tous les citoyens pour leurs droits, au-delà de leurs differences ethniques, régionales, de genre, de rang social, et de leurs convictions philosophiques ou politiques. Cette intégration est-elle favorisée par le fait que notre mouvement est né en milieu urbain, un milieu « cosmopolite » ? C’est une hypothèse à vérifier. Il reste que jamais dans sa formation et dans son histoire, le mouvement n’a mis en avant l’identité au sens étroit du terme, mais plutôt la valeur et la dignité qui sont intrinsèques à tout être humain, à tout citoyen congolais. Il en va de même en ce qui concerne le « Gender » la notion de genre : dans la LUCHA, les filles et les garçons ; hommes et femmes se considèrent comme égaux sans forcer cette égalité pour correspondre à « ce qui est à la mode ». Ils ont les mêmes responsabilités et répondent aux mêmes exigencies sur le plan personnel. Dans la rue, lors des actions, comme dans la réflexion et la planification stratégique, nous sommes ensemble en tant que citoyens d’un même pays, égaux et animés par la même détermination.

Comme dit plus haut, nous agissons ensemble, en tant que jeunes congolais et africains, qui sont affectés de manière plus ou moins similaire aux différents problèmes de notre société. Nous faisons face aux mêmes difficulties (chômage, éducation obsolète,…), aux mêmes ennemis (la mauvaise gouvernance et la résignation de nos peuples), et nous avons compris qu’il faut les affronter ensemble. Nous n’avons pas le choix : nous devons nous unir autour d’un combat commun sinon c’est notre avenir qui est en jeu. Voilà notre métissage à nous !

Un regard intégrateur comme facteur de mobilisation :

  • Nous avons une même histoire ;

  • un même destin. Notre avenir est lié ;

  • quand on a un large champ de recrutement, on a une grande chance de mobilisation ;

  • la fierté d’appartenir à un groupe qui prône l’inclusion et se bat contre toute fragmentation ;

  • la crédibilité que cela donne (l’inclusion est une valeur défendue par beaucoup de mouvements à travers le monde) ;

  • cela crée une indépendance vis-à-vis des pesanteurs ethniques,religieuses et sociales;

  • favorise la performance par la promotion de la méritocratie ;

  • et tient compte de la réalité (on ne peut pas se leurrer à vouloir changer en groupe restreint).

3. Le piège d’une nouvelle identité construite contre une autre

L’élan militant autour des mêmes défis à relever crée comme une nouvelle identité. Une identité de militant. L’on a au sein de la Lucha développé des reflexes et valeurs communs qui nous distinguent des autres. Les autres, ce sont ceux qui ne militent pas parce qu’ils sont résignés à la situation désespérante du pays, ou parce qu’ils essaient de s’accommoder au chaos. Les autres, ce sont ceux-là qui ne nous comprennent pas et ceux qui trouvent que notre engagement menace leurs intérêts. Au nombre de ces derniers on trouve les politiciens de la classe dirigeante et leurs acolytes, certains fonctionnaires du sys tème judiciaire, des agents de sécurité. Certains parmi eux nous ont traités de jaloux ou encore de « jeunes manipulés ».

Il n’est pas rare de constater que certains militants développent une sorte de répugnance qui, si elle n’est pas canalisée, risquera de nous faire retomber dans la haine et ainsi favoriser la division, voire la violence. Un jeune qui a été injustement condamné n’oublie pas le juge qui a prononcé cette sentence et risquera de garder une colère ou même une hargne contre lui, un étudiant qui a été chassé de l’université pour son engagement citoyen pourrait ne pas le pardonner à ses autorités académiques, celui qui a perdu son travail parce qu’il est membre de la LUCHA gardera éventuellement rancune contre son employeur et tous risqueront de se liguer de façon destructrice contre le « système » incarné par ces personnes. La militance aura créé une autre division. Voilà un nouveau défi dont il faudrait être conscient et contre lequel il faut agir.

Oui nous devons nous défendre contre ceux qui nous manipulent ou nous combattent. Mais nous devons préserver une approche constructrice et non-violente.

N’oublions jamais que parmi d’autres le grand Nelson Mandela nous a montré que ce ne sont pas la hargne, la rancoeur, les sentiments mesquins, la division qui permettent de gagner la lutte pour le changement à la longue. Ce sont plutôt une vision et une stratégie de longue haleine avec des objectifs intégrateurs qui permettent des alliances avec la majorité des acteurs et l’émergence de nouvelles formes de vivre ensemble.


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