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Le discours du professeur Vincent Hugeux de sciences Po Paris lors de la remise de la bourse Ghislaine Dupont et Claude Verlon tenu à Kinshasa ce 02-11-2019.


Publié le : 3 novembre, 2019 à 18:03 | |


Le hasard, qui n’existe pas, fait bien les choses. Mardi dernier, à 6000 kilomètres plus au nord, le jury du prestigieux prix Albert-Londres a remis lui aussi, à Paris, ses trophées 2019.

Dans la catégorie « Audiovisuel », la palme est revenue à un documentaire poignant de Marlène Rabaud, intitulé « Congo Lucha ». Le récit, bâti trois années durant, des audaces et des revers de La Lutte pour le Changement. Personnage central de cette chronique désenchantée, Luc Nkulula, qui a péri en juin 2018 dans l’incendie de sa maison de Goma.

Il y est question d’abnégation, de vaillance, de solidarité. Il y est aussi question du combat livré chaque jour que Dieu fait, quitte à ce que l’homme le défasse, contre le fatalisme et la résignation. Au détour d’un entretien, l’activiste disparu confesse en ces termes ses angoisses : « J’ai peur de venir avant mon époque. De n’être pas compris ».

Vous qui, journalistes comme techniciens, avez choisi la mission d’informer, craignez toujours de n’être pas assez compris, jamais d’être en avance sur votre époque, puisque vous en serez les témoins, et parfois, fut-ce à votre corps défendant, les acteurs.

Voilà quatre jours, au Centre Georges-Pompidou, notre consoeur du quotidien Le Monde Annick Cojean, qui préside le prix Albert-Londres, a énoncé les valeurs qui doivent nous guider. Je lui emprunte ce postulat : le journalisme n’est pas un métier comme les autres. Non qu’il soit plus noble ni plus estimable. En aucune manière. Simplement, pour rester féconde, cette vocation suppose une vigilance de tous les instants. Ne jamais baisser la garde. Ne pas céder, par exemple, aux charmes vénéneux du grand bazar digital.

Pas un métier comme les autres donc, mais un métier pour les autres. Même s’il m’arrive de penser que, du moins sous nos frimas européens, le journalisme s’apparente lorsqu’il s’égare à une profession altruiste pratiquée par des égocentriques.

Que faisons-nous d’autre au fond que de raconter des histoires vraies, ou en tout cas de nous y efforcer ? Cette quête aléatoire, souvent ingrate de la vérité, vous en savez le prix. Ghislaine et Claude l’ont payé de leur vie. Comme avant eux Jean Hélène, à Abidjan, ou Johanne Sutton en Afghanistan. Comme tant de confrères congolais, tel Serge Maheshe, de Radio-Okapi, assassiné au coin de sa ruelle, un jour du printemps 2007. En Afrique, au Mexique, aux Philippines, en Irak, en Syrie, le reporter qui s’aventure hors des sentiers balisés risque bien davantage que des blessures d’amour-propre.

Au fait, n’écoutez pas les faussaires qui prétendent que la vérité ne serait qu’une opinion. Cette fameuse « vérité alternative », si chère au tweettomaniaque de la Maison-Blanche, c’est l’autre nom du mensonge. Un concept aussi pervers que le « relativisme culturel », martingale rêvée de quiconque récuse, sans oser l’avouer, l’universalité des droits humains, justice et liberté en tête.

Laurence et Kamanda ont dit mieux que je ne saurais le faire l’attachement charnel qu’éprouvait Ghislaine Dupont pour ce pays. Sans doute aimait-elle encore plus les Zaïrois que le Zaïre, les Congolais que le Congo. Mais elle avait scellé avec les femmes et les hommes d’ici, de Kin’ à Goma et de Mbandaka à Lubumbashi, un pacte indissoluble.

Il en fallait, du courage, pour plonger sans relâche dans le cœur des ténèbres. Il vous en faudra, demain, pour raconter le quartier, le village et la forêt tels qu’ils sont. Quand le doute rodera, quand les pressions se feront étouffantes, posez vous cette question : « Qu’aurait fait, qu’aurait dit Ghislaine à ma place ? » Faites-le, dîtes-le, et vous aurez accompli votre devoir.


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